Mémoire Résistance et Déportation dans les Côtes-du-Nord

Plouha : le réseau Shelburne sauve 138 aviateurs

La nuit sans lune enveloppe l’anse Cochat, à Plouha. A la limite de la perte d’équilibre, seize aviateurs et agents alliés descendent le long de la falaise par un vertigineux sentier. Une chaloupe anglaise embarque bientôt les « colis ». Le réseau Shelburne a rempli sa mission...

La scène s’est répétée huit fois, de janvier à août 1944. Sans un échec. Sans une seule perte humaine chez les cent trente-huit aviateurs alliés, les quatre agents secrets évadés, ni chez les résistants Plouhatins.

Dès septembre 1940, des habitants du secteur de Lanvollon recueillent et cachent spontanément des aviateurs alliés. Puis l’organisation se structure. Grâce, notamment, au frère Jean Baptiste Legeay, directeur du postulat du Roscoat, à Pléhedel, et à la bande à Sidonie, dirigée par Suzanne Wilborts, de Bréhat. Les aviateurs rescapés sont alors acheminés vers l’Espagne, via Nantes.

La bande à Sidonie démantelée

Mais en 1942-1943, "la bande à Sidonie" et les autres réseaux d’évasion français sont démantelés les uns après les autres par la Gestapo. De nombreux patriotes sont emprisonnés, torturés, fusillés ou déportés. Les Alliés tiennent pourtant à récupérer leurs aviateurs. "Il fallait deux ans et au moins 30 000 dollars pour former un pilote" expliquait en 1984 à la télévision québécoise le canadien français Lucien Dumais, alias "Léon".

En novembre 1943, Léon et son compatriote Raymond Labrosse, surnommé "Claude"ou "Paul" sont chargés par le Special Operation Executive britannique (SOE) de monter un réseau d’évasion par mer, appelé "Shelburne" du nom d’un homme politique britannique du 18e siècle, William Petty Fitzmaurice, deuxième comte de Shelburne.

Dumais et Labrosse entrent en contact avec les résistants de la région de Plouha-Plouézec : Le docteur le Balch, Henry Le Blais, François Le Cornec, Job Menguy, Pierre Huet, Marie-Thérèse Le Calvez, Jean Tréhiou et bien d’autres. Le site idéal d’embarquement est bientôt trouvé : l’anse Cochat, rebaptisée "plage Bonaparte".

La maison d’Alphonse

Les aviateurs abattus par la DCA allemande, un peu partout en France ou en Belgique, sont d’abord acheminés vers Paris. Puis expédiés en train vers Saint-Brieuc. Par le "petit train" des Côtes-du-Nord, ils gagnent la région de Plouha, où ils sont cachés dans de nombreuses familles. Le circuit de ceux qui tombent en Bretagne est évidemment plus court.

Un soir enfin, le message tant attendu est diffusé par Radio-Londres : "Bonjour à tous à la maison d’Alphonse". La nuit suivante, les aviateurs sont amenés dans le plus grand secret jusqu’au domicile de Jean et Marie Gicquel, la fameuse "Maison d’Alphonse". A chaque fois," Léon" Dumais s’emploie à inspirer une frousse salutaire aux pilotes : Il n’est pas question de mettre le réseau en péril sur un parcours extrêmement dangereux.

Il faut éviter les patrouilles ennemies, traverser dans le plus grand silence un champ de mines, descendre 70 m de falaise abrupte, parcourir selon les marées quelques dizaines ou quelques centaines de mètres sur la plage, exposés au feu du puissant canon allemand de la pointe de la Tour et de l’artillerie de Pors-Moguer.

Des chiffons sur les avirons

Cachés dans un creux à mi-falaise, Job Menguy dirige le faisceau bleu de sa lampe-torche vers la mer. La petite corvette anglaise rapide de la Flottille 15 de Dartmouth est fidèle au rendez-vous. Camouflée derrière la tourelle du Taureau pour échapper aux radars ennemis.

Job répète en morse la lettre "B" pour "Bonaparte" . Tout va bien : la chaloupe surgit de la nuit, le bruit des avirons étouffé par des chiffons. On prononce le double mot de passe : "Dinan","Saint-Brieuc". Dumais et un officier de l’Intelligence Service échangent quelques informations à voix basse, de lourdes valises d’armes ou de matériel radio sont confiées au réseau. Les "colis" prennent la mer.

Tandis que les résistants hissent les valises jusqu’en haut de la falaise, la corvette s’éloigne dans la nuit. Quelques heures plus tard, les aviateurs alliés foulent le sol anglais, prêts à reprendre le combat.

Les Plouhatins retournent, comme si de rien n’était, à leurs activités quotidiennes. Bientôt, d’autres aviateurs arriveront. Dans deux semaines ou un mois, le message de Radio-Londres percera à nouveau le brouillage allemand : "Bonjour à tous à la maison d’Alphonse"...

Source : Supplément Ouest-France "La Libération des CDN" 1994, p. 34.

 

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