Mémoire Résistance et Déportation dans les Côtes-du-Nord

Marcel Rouaze, fonctionnaire à Saint-Brieuc : échec au STO (juillet-août 1943)

Marcel Rouaze est âgé seulement de 18-19 ans lorsqu’il est mobilisé sur le front en mai 1916 devant Saint-Quentin. En 1940, en tant qu’ingénieur des Travaux publics de l’Etat, il est chef du service maritime et du parc automobile des Ponts et Chaussées à Saint-Brieuc. « A l’arrivée des Allemands à Saint-Brieuc, au mois de juin 1940, il n’a pas oublié ses souffrances, ses camarades disparus, et n’est pas disposé à accueillir les vainqueurs à bras ouverts ».

Aussi Marcel Rouaze, conscient des privilèges de sa fonction, cherche rapidement à résister, d’abord de manière isolée, avant d’intégrer un réseau de renseignements au service de la France Combattante à Londres : le réseau « Cohors-Asturies ».

Ce journal de souvenirs écrit à l’intention de ses petits-enfants au lendemain de la guerre est un « témoignage qui mérite d’être reconnu comme exemplaire de l’attitude d’un fonctionnaire breton, de sa famille et de ses proches, tout au long de quatre années ». Extraits.

Juillet-Août 1943 – Echec au S.T.O.

[…] Jamais aucune autre affaire du S.T.O. ne me donna autant de mal que celle des garçons de ma famille par suite des innombrables rebondissements qu’elle connut.

Professionnellement, les choses se passèrent plus simplement.

Le service départemental des Ponts et Chaussées embauchait. A mes collègues, Le Bihan et d’autres, j’envoyais des réfractaires du S.T.O. sur un simple coup de téléphone, les prévenant de l’arrivée d’un colis de pièces détachées pour automobiles. Toujours le fameux code pour dérouter les tables d’écoute.

Les papiers de mes protégés étaient irréprochables : cartes d’identité et certificats de domicile portaient le cachet de la mairie de Saint-Quay-Portrieux fourni par un ancien adjoint au maire.

Grâce à ma fille Viviane, je disposais à la préfecture de Saint-Brieuc de tous les imprimés (cartes de travail notamment) munis de leurs cachets pour compléter le jeu de papiers indispensables à tout Français de sexe masculin contraint de subir les exigences de l’occupant.

Nous embauchions donc des cantonniers, des ouvriers, des employés, main d’œuvre qui n’était pas toujours très rentable mais que nous mettions du moins à l’abri et à qui un salaire, si mince fût-il, permettait de subvenir à ses besoins. […]

Cette relation consacrée au S.T.O. ne serait pas complète si je n’évoquais pas le cas de mon propre service.

Le directeur départemental m’a fait transmettre les instructions reçues du ministère et m’a chargé, comme tous les responsables de service, de préparer une liste de mon personnel en établissant un classement tenant compte de l’âge, de la situation familiale et de la situation militaire de chacun. Cette liste doit permettre le départ pour l’Allemagne d’un certain nombre d’agents selon le classement.

Je me suis déjà fait rappeler à l’ordre à plusieurs reprises mais j’ai toujours répondu… par le silence. Je ne suis pas de ceux qui livrent leurs hommes et je suis bien décidé à ne donner aucun renseignement à la direction. […] J’y réussis jusqu’au mois d’avril 1944.

A cette date, comme les Français semblent montrer peu d’enthousiasme à partir pour l’Allemagne, le Gauleiter Sauckel, chargé des problèmes de main d’œuvre pour l’ensemble des territoires occupés, décide d’instituer des commissions composées de fonctionnaires allemands. Dites « Commissions de peignage », elles sont chargées d’examiner le cas de chaque entreprise, publique ou privée.

Je suis donc convoqué devant une de ces commissions avec ordre de me présenter muni de la liste, en double exemplaire, de mon personnel.

Impossible de reculer. L’établissement de cette liste exige beaucoup de soin, car je commence par éliminer tous ceux qui, par leurs spécialités, pourraient intéresser, de près ou de loin, les Allemands. J’ai beaucoup moins besoin de réfléchir pour faire figurer en bonne place les plus âgés et les infirmes dont je sais que les Boches ne voudront pas.

Devant la commission, je sais que je serai assisté d’un adjoint du directeur départemental et d’un de nos inspecteurs qui parle parfaitement l’allemand.

Au jour dit, je me présente. En face de moi préside un capitaine (il sera tué un mois plus tard par la Résistance à Saint-Nicolas du Pélem) qui parle un excellent français. Il me demande ma liste sur laquelle figurent 28 noms et la compare avec une autre qu’il a dû se procurer à la comptabilité. Lue à l’envers, j’ai l’impression que s’y trouve portée la totalité de mes agents. Il compte :

- Ce n’est pas 28 ouvriers que vous avez, c’est 42 ! Qu’est-ce que cela veut dire, monsieur ?

Un court instant, je reste sans réponse ; mais je réagis assez rapidement pour que mon embarras ne paraisse qu’une recherche de phrases simples, comme pour lui être agréable. Je lui explique qu’il est exact qu’autrefois j’avais 42 ouvriers. Je me garde bien de préciser une date.

Depuis, certains sont morts, d’autres sont partis à la retraite ; d’autres enfin ont été mutés dans différentes villes du département. La différence constatée entre sa liste et la mienne n’a pas d’autres raisons.

Le capitaine veut bien accepter mon explication, mais n’en fait pas moins relever les noms des sept plus jeunes pour un départ outre-Rhin.

Je proteste énergiquement en faisant valoir que mon service est chargé de la construction des ponts provisoires, qu’il s’agit là d’un travail délicat nécessitant des qualités de souplesse et d’agilité et que s’il me prive de mes éléments les plus jeunes, je serai dans l’impossibilité absolue de faire face à ma mission.

- Je vous remplacerai ces hommes par d’autres hommes qui ne seront pas des vieillards et qui sauront aussi bien exécuter le travail.

- Mais je vous affirme, mon capitaine, que j’ai besoin d’hommes qualifiés et entraînés et non de débutants. Nous faisons fréquemment des exercices de lancement de ponts. Il faut beaucoup de temps pour former un pontonnier…

Mon interlocuteur hésite, réfléchit puis finit par se laisser convaincre : il remet à plus tard l’instruction du dossier de notre service. Ce « plus tard » ne devait jamais arriver.

Nous l’avions tous échappé belle, car je ne sais pas ce qui se serait passé si quelqu’un était venu rapporter aux oreilles de ce capitaine que nos exercices de lancement de ponts n’avaient jamais existé que dans mon imagination… […]

Source : Saint-Brieuc : Journal d’un fonctionnaire résistant in Gérard Le Marec, La Bretagne dans la résistance, préface du Colonel Rémy, Ouest-France, 1983, p. 46-48.

 

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