La défaite a provoqué un profond traumatisme en France. Il est d’autant plus fort en Bretagne qu’il faut bien vivre et travailler sous une occupation étrangère. Avec la Révolution nationale, en fait une contre-révolution politique et idéologique, l’Etat français a engagé dès son installation de profondes transformations de la société française tout en recherchant à Montoire une collaboration d’Etat avec le Reich nazi.
La position stratégique de la Bretagne, « pierre angulaire » de la défense de l’Europe occupée, ainsi que la présence de ports de guerre vitaux pour la bataille de l’Atlantique, expliquent une densité sans cesse accrue de troupes allemandes jusqu’en 1944.
Le poids de l‘occupant
Dès leur arrivée, les Allemands ont réquisitionné casernes, hôtels, bâtiments administratifs, écoles pour loger et installer leurs troupes.
L’administration française, doublée par l’occupant, doit gérer tous ces problèmes d’intendance et répondre aux exigences sans cesse croissantes (alimentaires, énergétiques, en matériel…). Dès l’été 1940, les Allemands agrandissent les aérodromes bretons (Saint-Brieuc, Lannion, Ploujean, Guipavas, Lanvéoc-Poulmic, Quimper…) en prévision d’un débarquement en Angleterre (opération Seelöwe).
Ils attirent d’abord la main d’œuvre locale dans une période de désorganisation économique (2 700 chômeurs dans le Finistère en septembre 1940, 1 200 en janvier 1941). Mais bientôt, pour faire face à la pénurie de bras, l’organisation Todt fait appel à des travailleurs d’autres régions, attirés par des salaires plus élevés.
Entreprises françaises et allemandes vont se partager des commandes (travaux publics), ce qui permet de relancer l’économie en 1941 (métallurgie, armement, arsenaux).
L’amiral Dönitz et la Kriegsmarine décident dès l’été 1940 de construire dans les ports bretons de Lorient-Kéroman, Brest et Saint-Nazaire des abris bétonnés pour leurs sous-marins. Pendant quatre ans, ces villes vont souffrir des bombardements et seront très largement détruites, mais pas les bases.
De septembre 1940 à juillet 1941, Lorient subit 25 bombardements de la RAF. A partir de janvier 1941, c‘est au tour de Brest. Des cuirassés rapides, le Scharnhorst et le Gneiseneau qui ont attaqué les convois de l’Atlantique, accostent le 22 mars 1941, suivis du Prinz Eugen. Ces navires furent endommagés au prix de raids massifs et destructeurs (six raids du 12 avril au 8 mai). L’enjeu naval attire aussi les premiers agents des réseaux de renseignements : J. Stosskopf, ingénieur de génie maritime à Lorient, le LV Philippon-Hilarion de la CND de Rémy et Alaterre du réseau Johnny à Brest.
La Révolution nationale
L’occupation allemande perturbe la mise en œuvre sur le terrain de la Révolution nationale même si une grande partie des Bretons fait encore confiance au maréchal Pétain. Notables et élites, piliers recherchés du régime, de droite ou radicaux ralliés, sont plutôt bien disposés au début.
L’épuration de l’administration (enseignants, francs-maçons) semble avoir été assez limitée. Vichy interne les tsiganes (à Plénée-Jugon et à Coray) envoyés au camp de Châteaubriant et les Allemands exigent le recensement des Juifs dès juillet 1940 : ils sont 208 dans les Côtes-du-Nord (octobre 1940, 1er statut) puis 63 en juin 1941 (2e statut), car beaucoup ont gagné la zone libre. L’aryanisation des biens est appliquée.
Peu de maires sont frappés par l’épuration municipale en 1941, pas même ceux qui ont refusé les pleins pouvoirs tels Le Gorgeu (rad) à Brest, J-L Rolland (SFIO) à Landerneau, ou Tanguy-Prigent (SFIO). Appréciés de leurs administrés, on attendra 1942 pour les éliminer.
Pageot et Svob, maires socialistes de Nantes et de Lorient ont démissionné et ce sont les Allemands qui ont imposé la révocation des municipalités de gauche de Saint-Brieuc et de Dinan.
L’épuration de quelques élus permet de nominer des hommes et quelques femmes, acquis à la Révolution nationale. Il s’agit d’aristocrates conservateurs à la tête des commissions administratives remplaçant les conseils généraux dissous.
Avec à sa tête H. Budes de Guébriant, leader de l’Office central de Landerneau, bientôt renforcé de l’agitateur d’extrême droite H. Dorgères, la Bretagne paraît un champ d’expérimentation idéal pour la Corporation paysanne qui doit réorganiser et encadrer le monde rural.
La cérémonie inaugurale réunit les élites rurales à Landerneau le 28 octobre 1941. Mais comme la Corporation appuie l’administration dans les prélèvements agricoles, la paysannerie bretonne s’en éloigne progressivement. A part quelques patrons (à Quimper, en Ille-et-Vilaine) et de rares cadres syndicaux (CGT, FTC), les ouvriers bretons n’adhèrent nullement à la Charte du Travail.
En dehors du Parti Nationaliste Breton, les partis collaborationnistes autorisés en 1941 (RNP, MSR, PPF, Francisme, Collaboration) n’attirent que quelques dizaines de militants urbains, rejetés par la population. Au cours de l’année 1941, une partie de l’opinion publique s’éloigne du régime de Vichy.
Rationnement et pénuries sont le lot quotidien des citadins alors que la polyculture permet aux ruraux de mieux vivre. Les salariés, soumis au blocage des salaires, sont victimes de la hausse des prix en principe bloqués.
Marché gris, marché noir
Le ravitaillement devient la principale préoccupation. Marché gris et marché noir, alimentés par les abattages clandestins ou le beurre soustrait aux prélèvements, commencent à enrichir producteurs et intermédiaires. Mais des solidarités existent.
Les marchés témoignent des restrictions et des pénuries. Après le café ou le savon, c’est la viande, le poisson – la pêche est très réglementée et souvent interdite – le beurre… qui se raréfient. Et la frénésie réglementaire de Vichy n’y peut rien. Du fait du pillage allemand et des difficultés de transport, la crise énergétique (charbon, pétrole, bois) et des matières premières frappe les industriels et les particuliers. On remet en exploitation des tourbières du Centre Bretagne. Les véhicules à gazogène se font rares (ausweis limités) et le vélo devient un bien très précieux.
Une résistance qui s’étoffe
Dès l’automne 1940, le PCF s’est réorganisé et diffuse sa propagande (L‘Huma, La Terre) dans les villes (Brest, Rennes, Saint-Malo, Saint-Brieuc, Lorient…). Durant l’été 1940, A. Havez à Nantes aurait appelé à continuer la lutte comme le breton Ch. Tillon à Bordeaux. Mais quand ces pionniers renouent le contact avec le Centre, la ligne est sans doute moins nette.
Pourtant cette activité communiste agace l’occupant qui fait interner par Vichy des militants à Châteaubriant (été 1941, ouest des Côtes-du-Nord). L’exécution du Feldkommandant Hotz à Nantes le 20 octobre 1941, suivie de l’exécution de 48 otages dont Pierre Guéguin, l’ancien maire PCF de Concarneau, provoquent un choc irréversible dans la population. La répression allemande se durcit : le PCF est décapité en Bretagne-Sud.
D’autres mouvements s’ébauchent comme ceux de la Libération (Ille-et-Vilaine) ou Libération-Nord (socialiste). Groupes isolés (Roger Barbé à Lannion, Wilborts à Bréhat) et réseaux (Johnny, Georges France 31, Hector, CND…) fonctionnent faisant du renseignement et même de l’évasion d’aviateurs (groupe Hévin à Nantes). Mais leur survie dépasse rarement six mois. L’espoir vient de Londres et de l’écoute de la BBC.
Source : Hors-série Le XXe siècle en Bretagne et dans le monde 1900-2000, Le Télégramme, 2000, p. 93. Christian Bougeard, Professeur d’histoire contemporaine, UBO-Brest.
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