Vingt ans après la Première mondiale un nouveau conflit franco-allemand éclate. Au pacifisme affirmé des Français s’oppose la volonté de conquête du nazisme. Comment les Bretons entrent-ils dans une guerre qui dans un premier temps prend la forme de la « drôle de guerre » ?
Pour près de trois millions de Bretons, l’invasion de la Pologne le 1er septembre 1939 par les troupes hitlériennes, n’est pas un coup de tonnerre dans un ciel serein.
Une guerre sans surprise
La situation est bien différente de celle de l’été 1914 : l’opinion n’avait pris conscience des risques de guerre que dans la semaine précédant sa déclaration. Rien de tel en septembre 1939.
Depuis un an et demi, Hitler avait annexé des territoires en brandissant la force armée (Anschluss en Autriche). Certes la paix avait été provisoirement sauvée à Munich le 30 septembre 1938 (crise des Sudètes) au prix d’une reculade des démocraties occidentales mais déjà des réservistes avaient été rappelés. Depuis le 15 mars 1939, l’occupation de la Bohême-Moravie, on ne se faisait plus guère d’illusion. Située loin du front potentiel, la Bretagne n’était pas restée à l’écart de l’angoisse croissante. La presse régionale, la radio, avaient informé de la situation internationale. L’arrivée de réfugiés espagnols dans la région, ces républicains avec femmes et enfants, vaincus par les nationalistes franquistes, avaient sensibilisé les uns aux dangers de l’époque, effrayé les autres craignant la contagion des « Rouges ».
La guerre civile espagnole n’a pas atténué les clivages gauche-droite issus du Front populaire. Préfectures et municipalités ont accueilli tant bien que mal ces réfugiés, aiguillonnées par des comités militants de gauche. A Saint-Brieuc, l’écrivain Louis Guilloux s’est dépensé pour soulager leur misère. De 1937 à 1939, des milliers d’Espagnols ont séjourné en Bretagne : 2 382 dans le Morbihan, 1 700 dans le Finistère, 1 200 dans les Côtes-du-Nord. D’aucuns alors ont pris conscience de la réalité du fascisme, d’autres ont continué à voir dans l’Allemagne nazie les Boches de 1914-1918.
La préparation à la guerre
Le réarmement de la France, décidé en 1936 par le gouvernement de Léon Blum, a été accéléré en 1938-1939 par le gouvernement Daladier-Reynaud. En 1938, une loi sur l’organisation de la nation en temps de guerre a permis à l’Etat d’orienter l’économie vers l’effort de guerre.
Les retombées du réarmement ne sont pas négligeables en Bretagne. Les arsenaux maritimes, de Brest et de Lorient, les poudreries et usines pyrotechniques du Finistère ont vu leurs plans de charge augmenter. A Saint-Nazaire, on accélère la construction du Jean-Bart. Les entreprises qui ont obtenu des commandes de l’Etat embauchent. Face aux risques de guerre, des usines sont venues s’installer dans l’Ouest comme Sambre-et-Meuse à Saint-Brieuc, d’autres doivent se replier en 1939 comme une usine d’armement à Guingamp qui ne verra pas le jour.
Ces entreprises tournent d’autant plus à plein rendement que le front social est calme. Le baroud d’honneur de la CGT contre les décrets-lois Reynaud, c‘est-à-dire la grève générale du 30 novembre 1938 a été un échec. Les fonctionnaires ont été réquisitionnés. Si les syndiqués ont participé massivement aux meetings de protestation dans les villes bretonnes à la fin novembre, peu ont fait grève sauf dans les arsenaux et en Basse-Loire, où 15 000 ouvriers ont durci le mouvement jusqu’au 13 décembre. La répression patronale a été sévère : mises à pied et licenciements des militants. Dans un climat lourd de menaces, la vie politique et syndicale est de plus en plus atone en Bretagne en 1939.
La mobilisation
Au lendemain de l’annonce du pacte germano-soviétique le 23 août qui a provoqué un premier choc, des affiches rappellent les réservistes dans les villes de garnison sans provoquer d’affolement comme un an plus tôt.
Le commissaire de police de Saint-Brieuc note : « les gens sont beaucoup plus calmes » ; ils accueillent la situation « avec sang-froid, chacun étant prêt à faire face à toute éventualité ».
Le 1er septembre 1939, la mobilisation générale est décrétée. Parfois, comme en 1914, le tocsin en avertit les citoyens, à Rennes le 2.
Des milliers d’hommes gagnent leur caserne : 60 000 dans les Côtes-du-Nord. Les plus âgés, ceux de 14-18, se remémorent la Grande Guerre qui a fait quelque 130 000 morts en Bretagne (22 % des mobilisés), les plus jeunes font confiance à la stratégie défensive de l’Etat-major et à l’invincibilité supposée de la ligne Maginot. Le 9 septembre, un arrêté mobilise marins et pêcheurs dans la Royale. La Marine Nationale va opérer des missions de surveillance et de protection anti-sous-marine des convois de matériel venant des pays anglo-saxons, avant d’évacuer par Brest les réserves d’or de la Banque de France, l’or belge et polonais. La 21e Division d’infanterie, basée en Bretagne, est envoyée dans l’Est de la France. Quelques opérations en Allemagne font les premiers morts en septembre (33 dans le Morbihan). Mais on s’installe vite dans une « drôle de guerre » démoralisante. Beaucoup de soldats, d’agriculteurs, aspirent à rentrer au plus vite chez eux.
La lente entrée dans la guerre
A l’arrière la vie continue même si l’état de guerre est sensible à certains signes. Propagande à la radio ou par affiches, censure – des blancs – et communiqués militaires dans les journaux sont là pour rappeler la situation.
Rapidement les prix grimpent sur les marchés mais les autorités anticipent encore mollement les mesures de rationnement. Dans les villes, on interdit la vente de viande certains jours de la semaine.
La mobilisation et l’arrivée d’une première vague de réfugiés ont sérieusement désorganisé l’activité économique. A la mi-septembre, des difficultés de ravitaillement sont signalées ; des professionnels de l’alimentation âgés doivent être renvoyés dans leur foyer. Ils seront suivis d’affectés spéciaux dans les entreprises travaillant pour la défense nationale.
En septembre 1939, administrations et civils du Nord de la France se replient vers les départements bretons prévenus à l’avance. On en attendait 100 000 dans le Finistère, ils ne seront que 40 000.
Beaucoup rentrent bientôt chez eux. Mais des repliés volontaires de la région parisienne s’installent chez leurs cousins bretons ou dans leur villa de la côte pour les plus aisés.
Les premières mesures de défense passive sont prises : des équipes sont constituées, des exercices d’entraînement organisés pendant l’hiver. A Quimper « une chambre à gaz », entendez par là une salle d’entraînement au port du masque, est installée. Beaucoup de Bretons, éloignés du front, râlent contre le camouflage imposé des éclairages. Alors que le PCF développait une ligne antifasciste et de défense nationale, le pacte germano-soviétique puis l’entrée de l’Armée Rouge en Pologne, ont plongé ses militants dans le désarroi.
Le parti est interdit le 26 septembre. La répression gouvernementale s’abat (déchéance de plus de 50 élus dans le Finistère et les Côtes-du-Nord). A l’extrême droite, le PNB (Parti National Breton) dont les deux chefs se sont réfugiés en Allemagne, est aussi interdit.
La population bretonne qui s’installe dans l’attente n’imagine pas encore le sort qui l’attend à partir de mai-juin 1940.
Source : Hors-série Le XXe siècle en Bretagne et dans le monde 1900-2000, Le Télégramme, 2000, p. 89. C. Bougeard, Professeur d’histoire contemporaine, UBO-Brest.
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